samedi 8 mai 2010

Gonjasufi, poussière céleste.




La presse musicale ne cesse de s'émerveiller devant le retour improbable de Gil Scott-Heron, criant au miracle à la moindre note de son nouveau et pourtant très moyen I'm New Here. Pourtant, je ne cesse de froncer les sourcils en ne voyant dans ce retour gagnant qu'une vaste supercherie. L'homme est honnêtement une légende, pionnier à la fois du hip hop et du spoken word, et c'est sans aucun doute pour cette raison qu'un consensus mou entoure son nouveau disque. Après tout, pourquoi pas? La démarche est connue et vise à rendre à César ce qui lui appartient. Quant à nous, laissons s'égosiller les bobos sur ce qu'il reste du génial Gil Scott-Heron et penchons-nous sur le véritable génie de ce début d'année, celui qui va insuffler du sang neuf à cette année musicale bien morne : Gonjasufi, et son album récemment balancé par Warp. Gonjasufi partage avec Gil Scott-Heron une voix d'écorché vif, plaintive et terriblement humaine. L'un s'enlise dans un projet visant à poser sa voix fatiguée sur des musiques lourdes et sombres, à la lisière du trip-hop et du dubstep, quand l'autre invente un collage foutraque, inattendu et follement bien torché. On a choisi notre camp.

Bien au delà de la musique, l'histoire qui entoure le personnage a déjà de quoi titiller le plus blasé des journalistes rock. Le type est aussi énigmatique qu'intéressant. Un rasta du désert de Las Vegas né d'un père éthiopien et d'un mère mexicaine, ayant grandi à San Diego, pratiquant le baseball avant de se blesser et de troquer sa batte contre platines et vinyles hip hop. Pourtant, l'homme n'est pas inconnu du milieu puisqu'il est déjà responsable, sous son véritable nom Sumach Ecks, d'obscurs albums dont personne ou presque n'a entendu parler, sauf peut-être le jeune DJ et producteur californien Gaslamp Killer, qui va alors lui proposer collaboration et production sur ses prochaines chansons - et donc celles du fabuleux A Sufi and a Killer qui nous occupe.

Sachez quand même que sur le CV de l'énigmatique Gonjasufi figure également un job de pompiste pour avion, de professeur de yoga et une fameuse tendance au mysticisme et aux voyages de l'esprit. Une personnalité hors du commun dont on ne connaît encore que les contours. Certains illuminés s'amusent même à voir dans le projet Gonjasufi un papillonnage musical de Sufjan Stevens, ayant pour seul argument le prénom Sufjan qui résonne dans Gonjasufi.

Quoiqu'il en soit, A Sufi and a Killer sent la poussière, l'aridité, le funk, le blues et la folie, un trip au cœur d'une Amérique arty et en marge, à milles lieux de l'industrie de l'entertainment américaine dont on nous gave trop souvent. Un disque qui puise son influence dans la musique indienne, l'électronique, les chants de sioux, le bon vieux blues texan, la musique de western spaghetti ou encore le hip-hop voire le jazz. Une voix d'outre-tombe, rocailleuse et plaintive, qui nous égare dans des endroits inconnus ou le son des vinyles grésille parfaitement et les cris percent notre cœur. Un album fou, étrange, précurseur et fatalement magique. Le disque d'un voyage bordélique et céleste en compagnie d'un rasta égaré, d'un tonton dingue de sons qui réinvente les contours de la pop music. Une voix et un style qui touchent au génie. Un album magistral et souvent magique, un disque qui mérite la note maximale, comme pour se dresser face au légendaire Gill Scott-Heron et voir ainsi lequel des deux disques tiendra sur la longueur. On a choisi notre camp, monsieur Scott-Heron peut déjà baisser la tête, il n'est pas le nouveau ici...

L'épopée Hot Chip...





Il y a tout juste dix ans, nous échappions de justesse au bug de l'an 2000, nous dansions, insouciants, sur "One More Time" de Daft Punk et Hot Chip foulait les salles de concert glauques de Londres dans un relatif anonymat. Une décennie plus tard, Daft Punk a déserté notre quotidien, au même titre que l'insouciance qui pouvait caractériser l'époque, et Hot Chip trône désormais fièrement en tête de gondole de toutes les Fnac et autres Saturn. En quelques années, les geeks sont devenus la norme et l'électro-pop des Londoniens leur plus fidèle représentante. Méfiez-vous donc de leurs tronches négligemment affûtées de lunettes XXL car, sous leurs airs de premier de classe un peu niais se cache l'un des plus grands groupes de "dance" mélancolique de ces dix dernières années. Chronique d'un succès.

Les joyeusetés discographiques d'Hot Chip ne commencent véritablement qu'en 2004, puisque c'est à cette époque qu'ils s'attaquent au long format, après avoir sorti de nombreuses auto-productions et quelques maxis sur Moshi Moshi. Leur premier album, Coming on Strong, augure déjà d'énormes choses, puisqu'il mélange, de façon ahurissante, tout ce que ces passionnés ont pu écouter et aimer. Sur cette première plaque, le funk de Stevie Wonder se heurte à l'électro hip-hop de N.E.R.D pour rebondir sur la pop de New Order. Une somme d'influences parfois difficilement canalisable qui n'aura pas l'impact espéré sur le public. L'album n'est pas parfait, mais on tient déjà quelques délicieuses réussites de pop-électronique comme "Take Care" ou "Playboy".

Leur deuxième disque, The Warning, débarque avec fracas et place nos nerds londoniens au centre de toutes les attentions. Les singles "Boy From School" et "Over & Over" squattent dancefloors et bandes FM et la presse musicale ne cesse de parler d'eux. The Warning est signé sur DFA pour les Etats-Unis et Hot Chip voit réellement sa carrière internationale décoller. Leurs prestations "live" confirment leur domination, grâce à une électro-pop efficace, toujours contrebalancée par une mélancolie solaire. Nous sommes en 2006, Hot Chip est au sommet, sa musique devient celle d'une génération et The Warning se classe parmi les albums pop de la décennie.

La suite voit débarquer un hymne, un "Ready For The Floor" survitaminé, qui se transforme rapidement en tube planétaire. Une chanson que même pépé peut reconnaître à la radio et qui fait basculer le groupe dans l'ultra-popularité. L'album qui l'accompagne est une merveille: plus rock, plus lisse et beaucoup plus varié. Les perles se suivent et ne se ressemblent pas ; du pop-rock "One Pure Thought" au secoué "Shake A Fist", en passant par les ballades "Made in The Dark" et "We're Looking For A Lot Of Love". Made in The Dark offre au groupe un succès populaire et se hisse même jusqu'à la 4e place des charts anglais. Par ailleurs, certaines critiques commencent à fuser, considérant la pop synthétique d'Hot Chip comme vulgaire, kitsch et futile. Nous, on y voit surtout une pop dansante, mélancolique et fabuleusement belle. La bande originale des années 2000, sans aucun doute.

Changement de décennie et nouveau chapitre pour Hot Chip: One Life Stand est dans les bacs et l'album est déroutant. Nos premières écoutes inattentives du disque auraient pu nous pousser vers un jugement sévère, voyant dans ce quatrième opus une pop trop brillante, trop facile et souvent tape-à-l'œil. C'est sans savoir que quelques écoutes et jours plus tard, la véritable facette de One Life Stand se révélera. Sous ses allures ultra pop, One Life Stand est un grand disque, peut-être même le meilleur du groupe. La cohérence de l'album est fascinante, la production est prodigieuse et, une nouvelle fois, le vrai talent d'Hot Chip est de créer, à coup de beats percutants, un songwriting parfait au spleen envoûtant. La voix d'Alexis Taylor gagne encore en beauté et s'égare, parfois, vers des harmonies proches d'un Denis Wilson - la marque de fabrique des grands, sans aucun doute. L'album a été enregistré au Larnak studio de Londres, bâtiment froid et industriel, alors que la galette qui en est sorti est une des plus chaleureuses du groupe : une succession de tracks électro-pop autour du thème des relations amoureuses, qu'elles soient envers un frère, "Brother", une épouse, "Slush", ou même un chat, "Alley Cats".

Hot Chip, dont tout le talent réside dans la capacité à écrire de fabuleuses chansons, s'impose incontestablement comme l'un des meilleurs groupes de pop en activité. Une nouvelle décennie qui, on en est certains, s'écrira, une nouvelle fois, au son d'Hot Chip, grâce à des chansons pour danser, pleurer ou s'embrasser ; des chansons qui trôneront fièrement en tête de bande de toutes les Fnac mais surtout de nos plus beaux souvenirs. Hot Chip, le coup d'une vie.

Gorillaz : Plastic Beach




Chronique de l'énorme machine Gorillaz, un jour de mars ensoleillé où basses lourdes et refrains envahissent un cerveau au départ plutôt enclin à encenser le cartoon band qui tourne autant dans la tête que sur la platine depuis quelques jours. Un Plastic Beach qui, aussi énigmatique que décevant, emballé et marketé comme un produit Coca-Cola ou un long métrage Disney, débarque avec un plan d'attaque minutieux, un coup de crayon fabuleux et une guest star nommée Willis, pour finir d'enfoncer le clou. Le pitch est simple: il ne reste du groupe que le repoussant Murdoc qui a enregistré le nouveau disque seul, sur une île bourrée de déchets balancés par les humains. Un nouveau cri d'alarme écologique très en vogue et peu original donc pour la troisième plaque du groupe.

Pour commencer, on avait plutôt tendance à ne rien penser du disque, croyant, qu'avec le temps, les trouvailles de Murdoc envahiraient notre cœur, comme avaient pu le faire Gorillaz et Demon Days. Grave erreur. Cette nouvelle plaque va se chercher plus profondément et doit s'écouter et se réécouter là ou la passivité d'une immédiateté pop était de mise sur les précédents chapitres de l'histoire Gorillaz. Bien que beaucoup plus pop et plus fort au niveau visuel et conceptuel (merci Hewlett), le nouveau Gorillaz se veut, musicalement, plus hip-hop et plus sombre, plus sinueux et plus dense que ses prédécesseurs : un skeud terriblement homogène mais paradoxalement moins bien produit.

Des relents nauséabonds de beats 90's parcourent le disque et l'on ne peut que regretter l'époque où Dan The Automator et Danger Mouse tenaient les manettes. Ici, point d'expérimentation bricolo rock'n'roll comme Gorillaz nous y avait habitués mais une production plus lisse et moins percutante. Du lourd et du pataud donc pour ce nouvel opus rempli à ras-bord de featurings aussi remarquables qu'inutiles à énumérer, tant ils sont régulièrement cités ça et là comme des arguments d'une qualité, pourtant absente, du disque. Pour continuer d'asseoir nos dires, on fustigera l'irritable Little Dragon ou l'inutile Mark E Smith, perdu au milieu d'un track à l'acidité criarde, l'indigeste "Glitter Freeze". Plastic Beach est le disque raté de Gorillaz, celui où les refrains ne feront que stagner quelques minutes dans notre esprit avant de disparaître une fois la musique éteinte.

Mais ne croyez pas qu'on tire à boulets rouges sur le bébé de Damon Albarn. Comme toujours, le patron de la britpop truffe parcimonieusement l'album de bonnes chansons et on affichera nos préférences pour le single "Stylo" (surtout pour Bobby Womack qui nous bluffe aussi sur "Cloud of Unknowing"), le remarquable "Rhinestone Eyes" (avec certitude, le meilleur titre de l'album), l'ultra-pop "Superfast Jellyfish" qui, on vous l'assure, réchauffera l'été 2010, le très beau "Broken" ou encore l'énorme et sombre "Sweepstakes", avec ses beats expérimentaux et le flow toujours énorme de Mos Def. Au delà de ça, il ne reste plus grand chose. Plastic Beach n'est fondamentalement pas un disque révolutionnaire, ni même un disque qui marquera son époque. Les tracks cités plus haut sont loin d'être à la hauteur de titres comme "Dracula" ou "Dare" qui ont marqué la carrière du groupe.

Avec cet album très moyen, Gorillaz trébuche à la troisième marche d'un parcours jusque-là difficilement critiquable. Symbole d'une époque, le groupe aura marqué les esprits par la fabuleuse modernité de ses chansons pop et la pertinence de son approche visuelle. Hewlett et Albarn auront créé un monstre tentaculaire aux traits mangas et à la musique mainstream toujours ambitieuse. Aussi, la relative médiocrité du troisième chapitre n'en est que plus difficile à digérer. Un groupe symbole d'une décennie passée qui, en 2010, descend du trône la tête basse. Murdoc nous souffle alors à l'oreille qu'un nouveau prince nommé Bary est prêt à prendre la place vacante. Espérons qu'il soit à la hauteur...

Four Tet, tout en légereté.




Kieran Hebden, plus connu pour son projet électro Four Tet, est souvent considéré comme un génie des musiques électroniques. L'homme, qui a commencé sa carrière au sein du trio post-rock Fridge pour la continuer sous le pseudonyme Four Tet, avec lequel il nous offrit de grands disques de folktronica comme Pause ou Rounds, est également respecté pour ses talents de dj où il enchaîne techno, jazz, house et hip-hop dans un éclectisme et une rigueur absolus. Derrière cette introduction wikipédienne et les talents du respectable Kieran Hebden se cache pourtant une autre réalité : celle d'un musicien dont l'influence est plus importante que son impact sur l'auditeur lambda. Four Tet est grand, mais ses albums trônent plus souvent sur l'étagère que sur la platine. There Is Love In You risque cependant de changer les choses.

Les derniers disques de Radiohead n'auraient sans doute jamais sonné comme tel sans l'influence de Four Tet. Thom Yorke et sa bande n'ont d'ailleurs jamais caché leur amour pour les bricolages électroniques d'Hebden. Souvent cité en interview comme une des influences du groupe d'Oxford, Four Tet fait partie de l'ADN de Radiohead. Influencer un groupe aussi respectable et respecté que Radiohead démontre parfaitement l'énorme réputation et l'influence que peut avoir le projet du jeune Anglais sur le microcosme musical. Malgré sa relative discrétion, il suffit d'afficher sa pléthorique liste de remixes, allant d'Aphex Twin à Black Sabbath en passant par Nathan Fake, Hot Chip ou les Kings of Convenience, pour se convaincre de l'influence de Four Tet. A la fois explorateur mélancolique et savant fou électronique, Four Tet mélange allègrement folk, electronica cérébrale, rythmique hip-hop et beats ouatés. En d'autres termes, une carrière bâtie sur l'expérimentation, la rigueur et la radicalité.

Mais une carrière qui voit aussi son cinquième chapitre s'ouvrir aux mélodies et à la légèreté de la house minimale. Un véritable virage qui risque bien de replacer la musique de Four Tet au cœur de nos vies, dans nos voitures ou dans nos cuisines. Ceci étant, rassurons les fans de la première heure: la musique de Kieran Hedben reste toujours aussi folle, alambiquée et sauvage. En 2010, elle gagne simplement en homogénéité et en légèreté, devient plus douce et plus accessible. Le beats minimaux croisent les bleeps aquatiques et on entend au loin le chant des sirènes. There Is Love In You est accueillant et organique, chaleureux et terriblement addictif. Il s'agit là d'un des très grands albums électroniques de 2010, sans la moindre hésitation. Un disque dansant, solaire et absolument délicieux. Le meilleur disque de Four Tet, celui qui le fera passer de l'étagère à la platine, de la salle des profs à la cour de récré.